Vous voulez des votes, nous voulons une justice

Notre collègue Héctor González Antonio a été assassiné. Sa mort violente nous indigne et nous enrage comme l’ont fait chacun des meurtres de nos confrères à travers le pays. Héctor est le sixième journaliste assassiné en 2018, en tout, 42 reporters ont été exécutés sous le gouvernement du Président Enrique Peña Nieto. La somme s’élève à plus de 140 journalistes assassinés au Mexique depuis l’an 2000. Jusqu’où vont aller la mort, les menaces et la censure ? 

Le Mexique est devenu un des pays les plus dangereux au monde pour faire du journalisme, qui consiste seulement à informer de ce qu’il se passe. Il y a quatre jours, a eu lieu le meurtre à Monterrey de la collaboratrice du journal EL Financiero, Alicia Díaz. Dix jours plus tôt, c’était celui de Juan Carlos Huerta à Villahermosa -jour où nous commémorions l’assassinat de Javier Valdez un an plus tôt. Janvier, février et mars ont vu mourir le nombre de journalistes habituel. En moyenne un journaliste est assassiné par mois. Agustín Silva est également absent, il a disparu à Oaxaca au mois de janvier. 

Nous vivons un deuil éternel, nous ne nous arrêtons jamais de pleurer ceux qu’on nous a pris. Chaque meurtre frappe différemment. Certains réouvrent des blessures ou des cauchemars chez ceux qui ont vécu la perte d’un collègue, d’une connaissance, d’un ami. 

En tant que corps de métier, nous tentons de réagir de façons diverses à cette douleur et à ce sentiment de vulnérabilité dans l’exercice de notre profession : nous faisons des textes, des photographies, des livres, des documentaires depuis nos tranchées. Nous nous levons le lendemain et nous faisons le journalisme que nous savons faire, avec un engagement encore plus grand, en pensant que nous rendons un petit hommage à ceux qui nous ont été arrachés en toute impunité. Et comme aujourd’hui, nous sortons dans la rue pour protester. Cependant, il semble que rien ne soit élucidé, que nous n’arrivons à rien.

Une fois de plus, ce 28 mai, Héctor González Antonio rentrait chez lui à Ciudad Victoria, dans l’Etat de Tamaulipas. Il n’est jamais arrivé à destination. Le 29 on a retrouvé son corps sans vie. Irving Barrios Mojica, procureur de justice de Tamaulipas, s’est empressé de dire que les causes de la mort de notre collègue, furent « un vol ou une bagarre ». Quelle insolence : seulement quelques heures s’étaient écoulées depuis le meurtre et le cas n’avait pas été exhaustivement examiné. Même si nous connaissons de mémoire le scénario d’impunité qui donne suite à chaque cas, nous refusons de tomber dans le piège du désespoir. 

Nous voulons que soit entendu ceci : les autorités sont en partie responsables de cette horreur. Plus de 60% des agressions que nous subissons viennent des autorités et dans 100% des cas, ce sont ces mêmes autorités qui garantissent qu’il n’y ait ni vérité, ni justice. 

Pour chaque collègue menacé, disparu ou assassiné nous avons obtenu des phrases vides et des faux-semblants, des institutions de façade qui ne respectent même pas leurs objectifs les plus fondamentaux, protéger nos confrères, la preuve, on continue à nous tuer même sous la protection de l’Etat. 

Les élections ne présagent rien de bon : plus elles se rapprochent, plus nous avons peur que la violence à notre encontre se déchaine. Nous ne sommes pas sur les agendas politiques des candidats. La défense du droit d’informer, élémentaire dans une société démocratique, n’apporte pas de votes, ne soulève pas les masses, les autorités se fichent de ceux qui y aspirent. 

Vous voulez des votes.

Nous voulons une justice. 

Pour Héctor González, Alicia Díaz, Carlos Huerta, Leobardo Vázquez, Leslie Montenegro, Agustín Silva, pour nos collègues assassinés et disparus les années précédentes, nous réclamons une fois de plus justice au cri de « Non au silence ». 

Cette année, le deuil se vit dans les rédactions des Etats de Guerrero, Tabasco, Nuevo León, Veracruz et Tamaulipas mais il n’y a pas d’exceptions, ces crimes auraient pu avoir lieu à Chihuahua, Sinaloa, Coahuila, Michoacán et sur d’autres endroits de la carte où cette tragédie est récurrente. 

Avec autant de rage que de douleur, nous exigeons que cela cesse !

Stop aux assassinats.

Stop aux menaces. 

Stop à la censure.

Stop au silence.

Stop à l’impunité. 

L’impunité c’est la complicité.